Jeudi 17 avril 2014 4 17 /04 /Avr /2014 01:20

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      L'ambulancier avait refermé doucement la porte. Et René sut qu'il était seul.

    Pour la première fois depuis les longs mois d'hôpital où l'impossibilité de la solitude avait été comme l'envers réconfortant de sa totale et effroyable dépendance, il était vraiment seul. Il se sentit d'abord surpris que nul ne se portât à sa rencontre, chercha machinalement une infirmière qui ne venait pas, se souvint. Puis, regardant autour de lui, il s'étonna d'avoir pu vivre pendant tant d'années dans cet appartement qu'il reconnaissait mal. Tout lui semblait lointain, aussi bizarre et déplaisant que ses jambes immobiles, que son bras gauche raidi, que les mots déformés qui sortaient de sa bouche à demi paralysée. Il lui fallait tracer avec le fauteuil des chemins nouveaux sur la moquette usée dont le vert sali se creusait de sillons bruns, contourner le canapé jadis acheté à crédit et désormais inutile, éviter en roulant la table de verre. Les pièces sentaient le vieux, la graisse figée et poussiéreuse, l'usure, la moisissure. Et le silence - le silence.... le silence était tapi partout, enveloppant les meubles, prolongeant les contours de son corps, conférant à chaque geste une matité bizarre qui les détachait de lui-même. Un silence étrangement compact, presque palpable, insistant, que n'atténuaient ni la vibration du moteur électrique du fauteuil, ni le ronflement continu et ardent du boulevard, en bas, qui paraissaient seulement le prolonger sous d'autres formes plus sournoises [...]

 

Suite du récit à lire sur mon blog de nouvelles cheminderonde.wordpress.com

Par Carole - Publié dans : Récits et nouvelles
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Mardi 15 avril 2014 2 15 /04 /Avr /2014 01:24

démolition route de Paris

 

Je m'étais arrêtée pour photographier cette maison en démolition, route de Paris. C'était dimanche, et dans le trou dévasté de frais, les machines se reposaient en contemplant leur oeuvre, comme des soldats de 19 flânant dans les villages de la Meuse. 

— Et alors ?

— Eh bien... vous savez ce que c'est, lorsqu'on prend des photos de ce que les gens voient tous les jours sans le voir... : on croirait qu'on vient de braquer un projecteur sur un voisin d'apparence banale, tout à coup changé en acteur, en criminel ou en victime... "Tiens, disaient les passants, ils l'ont bien désossée, ça fait drôle tout de même..."


Rien de plus ordinaire dans nos grandes villes enfiévrées, que ce spectacle d'une vieille maison qu'on éventre. Il y a pourtant là quelque chose de violent, d'indécent. Comme si on ouvrait devant tous un très vieux coeur humain, saignant la rouille et la suie grasse, étalant aux regards ses tapisseries de fleurs fanées, ses fenêtres battant sur le vide, ses portes murées, ses placards à secrets tout emplis de gravats, et tous ces mots incompréhensibles, rageurs ou tremblotants, qui étaient venus alourdir peu à peu l'édifice lézardé des pensées.

On les salue un instant au passage, comme on salue aux enterrements, sans y penser longtemps, se disant vaguement qu'on aura bien son tour aussi, un jour. Et on médite en secret de revenir voir travailler la grue énorme et jaune qui montera vers le ciel la construction nouvelle. C'est si fascinant, n'est-ce pas, un chantier bourdonnant, un immeuble en éveil, une ruche de béton qui grandit dans ses alvéoles de métal...


Une vieille, très vieille femme, s'est arrêtée comme les autres. Elle a regardé un moment, un long moment, silencieuse, la maison en lambeaux que sans doute elle avait connue jeune et coquette, puis elle s'est éloignée. Sans un mot, résignée et voûtée. 

"On ne peut pas être et avoir été", a dit quelqu'un derrière moi. 

J'ai repensé à ce verbe "prendre" qu'on associe toujours au mot photo. Prendre une photo, prendre des photos, rien de plus juste. En partant j'ai ramassé aussi sur le sol un morceau de ciment qui s'émiettait. Il faut toujours prendre au temps ce qu'il nous laisse prendre.


 

 


Par Carole - Publié dans : Fables
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Dimanche 13 avril 2014 7 13 /04 /Avr /2014 00:33

manche-a-air.jpg

 

    ... car à force d'aller dans le sens du vent, toujours au bon moment, toujours du bon côté, on s'use et on s'essouffle. Forcément. On a beau veiller au grain et retourner sa manche, il vient un soir où l'on ne vole plus aussi bien dans l'air du temps. On croit encore, au grand bal des girouettes, danser sous les tempêtes et s'enfler aux bourrasques, mais on ne tourne plus que sur soi-même, drapeau troué, haillon en berne. De suroît en noroît, de zéphyrs en soupirs, de concessions en désertions, lambeau après lambeau, comme la plume au vent, on y laisse ses ailes. Avant de retomber, ballon crevé, chiffon d'hier, dans le panier sans fond de l'éternel oubli.


    C'est curieux comme on vieillit plus vite, quand on a été trop longtemps dans le vent.

 



Par Carole - Publié dans : Fables
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Vendredi 11 avril 2014 5 11 /04 /Avr /2014 00:51

Petit-bateau-1.jpg.psd.jpg

 

Longtemps, j’ai écrit bateau bâteau. Avec un accent circonflexe. J'aimais tant dessiner cet accent – comment aurais-je su que ce signe, tardivement introduit en français par d'abstrus grammairiens qui l'importèrent du grec, était l'un des plus artificiels de notre langue ? – je le trouvais si beau... Et, depuis mon rivage d'enfant réinventant le monde, cette petite voile, cette vague rieuse, ce drapeau dans le vent, ce coup de chapeau léger d'une aile circonflexe, me semblaient revenir de plein droit, d'éternelle et maritime nécessité, à l'idée de bateau.

De ce simple mot bateau, abstrait, distant, insaisissable, poussant jusqu'à leur terme les leçons de mes livres d'orthographe qui m'imposaient de donner sens à tout,  je faisais un idéogramme - ou plutôt, je crois, un origami, quelque chose qui avait la forme naïve de ma pensée.

ll me fallut cependant bien vite apprendre que mes petits b^^a^^teaux – châteaux de mes rêves entêtés, bâtiments démâtés, pâles fantômes enchevêtrés, flâneurs des îles et rôdeurs des tempêtes – n'étaient que gribouillis d'âne bâté, fautes infâmes à rayer d'un trait rouge.

Devant tant de rouge en colère, j'ai fini par rentrer dans sa coque de noix mon pauvre accent condamné par l'Académie. Et pourtant... et pourtant, aujourd'hui encore, le joli circonflexe est toujours là qui rôde, en mouette rêveuse, prêt à venir se poser à la proue, chaque fois que mon crayon, glissant d'un coup de vent, se risque à le remettre à flot, ce mot b^^a^^teau qui vogue, emporté vers lui-même, sur les papiers qu'il froisse...

 

L'orthographe, aux règles si complexes qu'elles défient le bon sens, l'orthographe impossible à réformer,


expression du désir d'ordre et d'autorité,

de l'amour de la tradition,

du goût de s'en remettre à plus savant,

du désir d'exclure ceux qui ne savent pas,

 

acharnement jusqu'à l'absurde de la raison raisonnante,

chasse donnée à la fantaisie,

haro sur le futur et les transformations,

déni souvent de la simple réalité,

 

mais aussi source de toutes nos révoltes,

incitation à la rébellion apprise dès l'enfance,

porte des rêves où les lettres s'enfilent comme des perles,

douce invite à la poésie qui donne tout leur poids aux mots,

 

l'orthographe, donc, telle qu'on la conçoit dans ce pays, armée de lois en plusieurs tomes et de redoutables dictées, me semble être beaucoup plus qu'une science anodine : une vision du monde, à la fois forte et étouffante, sévère et fascinante, tout à fait suspecte, et pourtant féconde, à sa façon.

 

Je crois le culte français de l'orthographe comparable au culte confucéen du rite, en Chine.

Et de l'orthographe, comme de Confucius, je ne sais ce que l'avenir fera.

 

Par Carole - Publié dans : Fables - Communauté : Liberté photo et picturale
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Mercredi 9 avril 2014 3 09 /04 /Avr /2014 20:37

confettis-bombe.jpg

 

Tout à l'heure en rentrant j'ai croisé dans les rues le joli carnaval des enfants – le carnaval du mercredi, réplique en miniature du grand carnaval du dimanche. 

J'ai photographié au passage cette cantine joyeusement achalandée, qui fournissait aux petits fantassins de la fête des bombes et des épées à bulles, un arsenal de confettis et de ballons à lancer sur la ville.


Qui donc a dit que le carnaval est le monde à l'envers ? Il m'a semblé plutôt que c'était le monde à l'endroit. Celui où l'on ne guerroie que pour rire, où l'on ne tremble que de joie, où l'on ne crie que d'espérance, dans les villes dont les rois tout à coup sont devenus des enfants.

Seulement le monde est si maladroit. Il saute, il danse, il cavalcade, il rebondit, il s'en donne à coeur joie sur les grands chars du carnaval... – mais toujours il trébuche et retombe à l'envers, rouge et le front bosselé de cornes.

 

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Par Carole - Publié dans : Nantes
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Mardi 8 avril 2014 2 08 /04 /Avr /2014 00:45

racines-entremelees.jpg

 

De tels arbres, on n'en voit qu'au bord des fleuves, sur les rives sauvages où les crues s'acharnent, année après année, à affouiller le sol, à nettoyer l'humus, laissant à nu, bizarrement suspendue, l'ossature compliquée des racines enchevêtrées.

Et à les regarder on comprend qu'on l'avait toujours su, que c'est ainsi, partout, que les arbres s'étendent et s'étreignent sous terre. Que c'est ainsi qu'ils vivent et qu'ils survivent tous, même les plus altiers et les plus solitaires : muscles entremêlés, forces nouées, et destins partagés.

Et que c'est ce qui fait les forêts si hautes et si vastes, depuis tant de milliers d'années qu'il y a des forêts en ce monde.


Par Carole - Publié dans : Fables
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Lundi 7 avril 2014 1 07 /04 /Avr /2014 00:43

La-jeunesse-est-un-art.jpg

 

"La jeunesse est un art", avait écrit quelqu'un dans l'escalier. Signée de trois traits – ceux de l'initiale W ? – la maxime semblait forte et bien boulonnée. Fraîchement peinte ou repeinte, tout à fait juvénile.

Je n'étais peut-être déjà plus tout à fait jeune, mais je grimpais encore d'un bon pas. Et cela m'avait vraiment plu de lire au passage ces quelques mots flatteurs. Oui, oui, je pourrais la prolonger longtemps, très longtemps, certainement, cette jeunesse qui était avant tout un art, le grand art de ne pas vieillir... Et même, en la cultivant savamment, cette belle jeunesse, peut-être je pourrais, dans mon arrière-saison, cueillir des fruits bien doux, sur l'arbre précieux de ma vie toujours neuve...

Voilà ce que je m'étais dit en montant l'escalier.


Et puis... et puis, je l'ai redescendu. La maxime était toujours là, toujours aussi nettement tracée. Mais l'escalier était devenu bien raide, et moi, essoufflée, fatiguée du voyage, j'avais sans doute beaucoup vieilli, car cette fois je me suis arrêtée pour reprendre haleine, et j'ai lu les mots tout à rebours : "L'art est une jeunesse".

En effet... me suis-je dit, j'avais dû mal lire autrefois... j'avais dû lire trop vite. Ce n'est pas la jeunesse qui est un art, c'est l'art, bien sûr, qui est une jeunesse. L'art est notre jeunesse, l'art est la seule jeunesse. N'en espérons pas d'autre. Mais celle-là du moins saura sans faiblir nous accompagner jusqu'en bas des marches, et nous aider à vivre, avant de nous tendre la main, quand il faudra enfin traverser la vieillesse et accepter la mort.


Quand j'ai repris ma route, j'avais la curieuse impression de n'être plus tout à fait seule, dans l'escalier étroit où la nuit s'installait pour dormir, comme un vieux vagabond.


Par Carole - Publié dans : Fables
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Dimanche 6 avril 2014 7 06 /04 /Avr /2014 00:59

fritillaire-8.jpg

      Fritillaire pintade, 4 avril 2014

 

 

Si j'avais à peindre le jardin d'Eden, j'y planterais des fritillaires - des fritillaires sauvages, des fritillaires pintades. Je leur dessinerais des robes de bal à crinoline, des jupes de soie à petits pois. Dans leurs cornets à dés, j'abolirais une bonnne fois le hasard. Je suspendrais leurs clochettes au ciel comme des campaniles. Puis, d'un souffle, je les ferais s'envoler, en oiseaux libres et roses, par-dessus les rivières et par-dessus les prés.


Si j'étais un peintre naïf, je placerais partout des fritillaires, en corolles géantes de tulipes fantaisie. J'en ferais des forêts, j'en ferais des églises, j'en ferais des ballons, j'en ferais des chapeaux, j'en ferais des oiseaux et j'en ferais des femmes. 


J'ai eu bien du mal à les dénicher, pourtant, mes fritillaires.

On m'avait dit qu'elles n'avaient pas tout à fait disparu. Qu'on en trouvait encore, dans les prairies de Loire, du côté de cette île Clémentine qui porte, dit-on, le nom d'une jeune fille venue jadis accoucher là de son enfant naturel.

Alors j'étais partie, confiante, à la chasse-photo, me promettant de capturer au filet des pixels quelques belles pintades égarées. J'ai marché longtemps, enfonçant dans la boue, au long des boires et des roselières. Soudain, quand je n'y croyais plus, je les ai trouvées, dans un pré spongieux que bordait une haie de trognes aussi tourmentées qu'un vieux troupeau de menhirs. Petites taches sombres que le vent penchait dans le vert : c'étaient elles, enfin, innombrables et menues, craintives et parfaites, qui se cachaient dans l'herbe comme des oeufs de Pâques.


Si j'avais à peindre des fritillaires, je planterais d'abord l'Eden, pour qu'il soit leur jardin.

 

 


Par Carole - Publié dans : Nantes - Communauté : Liberté photo et picturale
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Vendredi 4 avril 2014 5 04 /04 /Avr /2014 00:50

sourire.jpg

île de Versailles - 2 avril 2014

 

 

Nous donnons sens à tout. Nous sommes nés pour la fable et créés pour les signes.

Pourtant... Un cube sur un plateau, est-ce bien un chapeau ? Deux points au-dessus de deux traits, est-ce bien un visage ? Un demi-cercle sur la pierre, est-ce bien un sourire ?


Je l'ai trouvé malin, ce petit bonhomme charbonné en Diogène, qui posait à tous les passants sa grande énigme :

— Le savez-vous, mes chers humains, pourquoi vous le cherchez partout, votre visage humain ?

Et qui leur répondait, soulevant son chapeau, les yeux brillants, le sourire malicieux :

— Mais, chers humains, c'est, justement, parce que vous êtes humains... 


N'allez pas m'en demander plus. Je n'ai fait que transcrire ce que, passant par là, j'ai vu et entendu. Et voilà qu'une fable m'est venue par hasard. Une très brève histoire sans yeux ni tête, juste un brin de .


 





 

Par Carole - Publié dans : Fables - Communauté : Liberté photo et picturale
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