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Mercredi 22 mai 2013 3 22 /05 /Mai /2013 00:26

sur-le-bord.jpg

 

J'ai pris cette photo il y a bien longtemps. L'homme et la femme, âgés, raides et tristes, mais si élégants encore, étaient venus s'asseoir sur le banc, tout au bord du grand trou qui s'ouvre là, dans le parc. Et ils étaient restés longtemps, figés, totalement silencieux.

C'était une scène très calme, qui suscitait pourtant le malaise, comme si on avait approché de quelque chose comme le désespoir, sous sa forme la plus terrible, quand il ne peut être ni appréhendé ni exprimé.

Je me demande s'ils sont toujours vivants, cet homme, cette femme. Ou si ce qu'ils redoutaient les a finalement emportés.

Ils étaient sur le bord.

Et être sur le bord, c'est tellement pire que tomber. Nous regardons le vide, et lui seul nous regarde.


 

Par Carole - Publié dans : Fables - Communauté : Liberté photo et picturale
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Mardi 21 mai 2013 2 21 /05 /Mai /2013 00:57

oeil-profil--inconnue-copie-2.jpg

 

Cet oeil, c'est celui d'une inconnue.

Je rentrais en tramway, après avoir pris quelques photos, et je les regardais sur l'écran de l'appareil. Je ne m'étais pas rendu compte que ma voisine prêtait une grande attention à mon travail. Nous sommes descendues ensemble sur le quai.

-Vous êtes photographe ?

-Non, pas du tout. J'essaie seulement d'apprendre, un peu...

-Mais c'est très pro, ce que vous faites.

-Vous trouvez ? Non, je ne maîtrise pas encore, c'est très difficile, la photo, vous savez..., un jour, peut-être...

-Qu'est-ce que c'est, votre appareil ? 

-Oh, juste un Nikon très ordinaire...

-Vous croyez que je pourrais acheter le même ?... vous croyez que je saurais m'en servir ? 

-Certainement...

-Et vous faites aussi des portraits ?

-Très rarement, vous savez, le portrait, cela me pose toujours problème... les gens ne sont jamais satisfaits. Ils voudraient qu'on les photographie selon l'idée qu'ils se font d'eux-mêmes... ils veulent de l'illusion, une beauté conventionnelle, ils n'acceptent pas le regard du photographe... alors qu'en fait il y a toujours cette interprétation, ce regard qui les met en présence d'une autre personne que celle qu'ils souhaitent montrer à autrui, que celle qu'ils aimeraient être ... cela les surprend tellement, cela les choque, même, souvent... Je fais très peu de portraits...

-Mais vous aimeriez bien...

-Oui, évidemment...

-Vous pourriez faire mon portrait, peut-être ?

-Vous aimeriez que je fasse votre portrait ?

-Non, non, pas vraiment, mais ça ne me dérangerait pas... si vous voulez faire du portrait, je veux bien essayer...

-Mais... ce n'est pas nécessaire...

-Je vous assure, vraiment, ça ne m'ennuiera pas du tout... Je vais me mettre là, par exemple, devant cet arbre...

-Il fait si sombre... ça manque vraiment de lumière...

-Devant cet arbre, je crois que ce sera bien...

-Plutôt devant ce camion : avec la bâche très rouge, ça ferait un fond vif...

-Une bâche de camion ? vous croyez ? Je vais m'arrêter là, devant l'arbre... tiens, comme ça... Vous pensez que ce sera réussi ? Vous savez, je ne suis jamais bien, en photo, moi...

Puisqu'elle le voulait... J'ai pris trois clichés d'elle, de profil, comme elle le souhaitait, devant le sapin sombre, dans le jour finissant... 

Elle a voulu se voir, tout de suite. 

-Je n'ai jamais été photogénique, je savais bien... dites, vous n'allez pas garder les clichés, au moins, vous allez bien les effacer ?

-Oui, oui, n'ayez crainte.

Elle est partie, déçue... je l'ai vu s'effacer dans la nuit qui venait, petite silhouette rapide et anxieuse qui peu à peu se fondait à l'ombre.

Je l'avais prévenue, pourtant... C'était une femme usée, comme ternie par la vie, mais avec de beaux yeux enrésillés de rides. Je crois qu'elle s'était vraiment imaginée que mon appareil était magique. Que le filtre extraordinaire que constituait, pour son esprit profane, le lourd objectif que je manipulais, allait, enfin, lui donner cette image d'elle-même qu'elle avait rêvée, faite sans doute de sa jeunesse en allée, de son charme perdu, de tant d'espoirs aveugles et de regrets obscurs... que grâce à lui j'allais, en somme, opérer une métamorphose.

Il y avait bien eu métamorphose, mais c'était celle de la femme qu'elle ne serait jamais plus en cette créature fanée qu'elle était devenue, et que l'obscurité enveloppait déjà de sa toile, sans parvenir pourtant à effacer l'éclat de ses yeux étonnés.


Je n'ai pas tout à fait tenu ma promesse. Des trois clichés, j'ai tout effacé, sauf cet oeil, si vif dans son fouillis de rides, si grand ouvert sur le monde, où rôdait un morceau de ciel bleu attardé.

J'aurais aimé le lui dire :  ce qui est beau, ce n'est jamais ce que l'on croit beau. Ce qui importe, c'est le regard qui s'ouvre - sur le monde ou sur soi. Et, surtout, qu'illusions, préjugés ou vieillesse ne le referment pas.

 

 

Par Carole - Publié dans : Fables - Communauté : Pour un autre regard
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Lundi 20 mai 2013 1 20 /05 /Mai /2013 00:14

 rubik's cube

 

    Ce qui m'a étonnée, ce n'est évidemment pas de découvrir, au pied de l'échelle, au lieu du sourire fatigué du clown, un Rubik's cube - car depuis longtemps je sais que l'étrange est au coin de la rue, et que de mystérieuses cohortes de rêveurs s'affairent dans cette ville à transformer en chemins de traverse ou de ronde nos parcours les plus quotidiens. Non, ce qui m'a étonnée, c'est que le Rubik's cube - vous savez bien, cet infernal casse-tête qu'on ne peut résoudre qu'après des études approfondies de mathématiques - était résolu

 

   Au-dessus de l'échelle, toute la folie du monde - les embouteillages, les panneaux multidirectionnels avec leurs injonctions contradictoires, et la Tour de Bretagne, notre petite Babel de Nantes, se dressant en habits de fusée vers le ciel sombre et lourd... En bas, dans l'éboulis d'arbustes et de pierres, au bord du fleuve, le casse-tête bien en ordre, définitivement résolu, scellé d'un cachet rouge en forme de flamme heureuse...


 

    Et si l'esprit de fantaisie était, en effet, la solution à ce casse-tête insoluble, à cette énigme sidérante qu'est devenue l'existence des hommes ?

   S'il était la petite flamme, le flambeau léger qui ne peut s'éteindre, et d'âge en âge se transmet, pour nous donner ce qui vaut bien plus que la vie, le goût de vivre et la joie d'être au monde ?


Par Carole - Publié dans : photo Nantes - Communauté : Liberté photo et picturale
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Samedi 18 mai 2013 6 18 /05 /Mai /2013 18:57

enfants-rollers.jpg

 

    Non, je ne rêvais pas. Il y avait bien, sous les pieds des deux enfants vieillots du pictogramme, de très minces et modernes "planches à roulettes". A peine visibles mais bien là.

    Et ils couraient dans le ciel en se tenant la main, grand frère et petite soeur, skateurs de l'azur buissonnier, ombres légères emportées par le vent. Enfants d'éternité, gamins de toutes joies suivant la piste des nuages, ils bondissaient, sur les chemins anciens et les routes nouvelles, vers on ne sait quelle école du bonheur, dans l'autre direction, là-haut, tout là-haut... 


Par Carole - Publié dans : Fables - Communauté : Liberté photo et picturale
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Vendredi 17 mai 2013 5 17 /05 /Mai /2013 01:30

inauguration-2.jpg

 

    L'affiche est déchirée, pâlie d'oubli et de soleil, piquée de rouille et de pluie, froissée aux mains du vent, déchirée par le temps.

    Mais le mot reste fièrement lisible, avec son grand R de naïve audace : "INAUGURATION".

  On aurait pu écrire "ouverture", mais on a préféré, pour se confier au sort, choisir "inauguration", qui retient quelque trace des antiques augures.

    C'est une telle joie, de commencer. Rien ne doit la ternir.

    Ouvrir la première page du cahier neuf, au premier jour de l'année, pour y inscrire, à la pointe très douce du crayon fraîchement taillé, les premiers mots du tout premier poème.

    Poser la première pierre dans la boue du chantier, parmi les fleurs semées et les rêves en bourgeons.

    Planter le premier arbre au jardin pour l'offrir au premier enfant, au nouveau-né pétri d'espoir.

    Cueillir sur l'arbre des beaux jours la première cerise et le premier amour.


    Dans tout commencement, toute la vie, tout l'élan de la vie.

 

Par Carole - Publié dans : Fables - Communauté : LA PLUME D'ARGENT
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Mercredi 15 mai 2013 3 15 /05 /Mai /2013 01:25

l-humain-est-beau.jpg

 

    "Stop ! "  disait le grand panneau. Je me suis arrêtée.

    "L'humain est beau !" disait le petit papier. Je me suis arrêtée plus longtemps.

     L'humain ? beau ?

    On pourrait en douter, à vrai dire. Partout foules sans grâce, voraces et pugnaces... tristes sires, louches individus, sombres hères, lourdes misères... Il me semble toujours, quand je lis les pages, aussi noires d'encre que de désespoir, où les journaux archivent les turpitudes humaines, que je fais et refais le voyage de Candide, d'un bout du monde à l'autre, de guerres en tortures, de viols en assassinats, de maladies en misères, de corruptions en égoïsmes...

    Pourtant, oui, l'humain est beau, il n'y a rien de plus beau. Mais pour le découvrir il ne faut pas traverser le monde en courant, il ne faut pas vivre au milieu des foules, il ne faut pas chercher la vérité aux pages des journaux, il ne faut pas se laisser prendre aux images criardes des "J.T". Il faut simplement s'arrêter aux pauvres visages, écouter les voix de peu, entendre les mots de pas grand chose, regarder ceux qui passent et qu'on ne voit jamais à la télévision. Prendre le pouls de la vie, de l'héroïsme quotidien, de la tendresse ordinaire, de la douleur banale, du grand effort des coeurs qui luttent. 

    Voltaire, d'ailleurs, le savait bien, qui arrêta Candide dans son petit jardin d'espérance, et lui offrit, pour y travailler à vivre, le vaste courage des humbles.

    L'humain est beau, ne passons pas notre chemin. Stop. Arrêtons-nous et prêtons attention. Alors, enfin, parmi la sombre foule en marche, nous les apercevrons, les âmes claires. 

 

 

 

Par Carole - Publié dans : Fables - Communauté : Pour un autre regard
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Mardi 14 mai 2013 2 14 /05 /Mai /2013 01:18

pierres-visages.jpg

 

    Des Roms étaient venus s'installer là, l'hiver dernier, derrière l'inutile palissade de bois pourrissant. On les avait expulsés bien sûr, par un petit matin glacé. Ensuite, par mesure de précaution - s'ils allaient revenir ? -, on avait posé de hauts grillages acérés, et on avait fait venir des blocs de pierre qu'on avait poussés tout autour du terrain, pour bloquer les issues. Et les pierres étaient restées là, à pleurer en chaos sous la pluie, comme au pays des menhirs renversés.

    Puis le printemps était venu, quelqu'un était passé, avec son pochoir, son encre bleue, son encre rose. C'était un être au coeur léger, à l'imagination nomade et à l'humour flâneur. Sur les pierres il avait posé des visages humains, des sourires humains, toutes sortes de visages ordinaires ou laids, toutes sortes de sourires, lunaires, vulgaires, malicieux ou grotesques, mais si humains, vraiment humains. Et les pierres étaient restées là, à vivre en peuple sous le ciel, comme au château du vieil abbé Fouré.


    Il est bon quelquefois de rendre forme humaine à ce qui près de nous a pris forme de haine.

 

Par Carole - Publié dans : photo Nantes - Communauté : Têtes et visages sculptés
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Lundi 13 mai 2013 1 13 /05 /Mai /2013 00:13

locko-mer-et-nuages.jpg

 

    Rien de plus vivant que les carcasses des navires morts. On a toujours l'impression qu'ils gardent, dans leurs vieux os salés et fourbus, quelque chose des traversées heureuses et des âpres luttes d'autrefois - un tenace désir de tempêtes dans leur longue agonie.

    Celui-là, près du hangar de ce Saint-Michel de Jules Verne qu'on a si récemment remis à flot, était encore solidement riveté. Sa rude peau écaillée avait été bien des fois peinte, de bleu, de blanc, de rouille, et maintenant de rouge - puisque tel avait été le caprice d'un certain Locko, pirate frénétique de la bombe à peinture, qui griffe et graffe chaque nuit et partout son nom, de peur sans doute de sombrer corps et biens dans l'immense océan de l'oubli anonyme.

    Et vraiment, c'était étonnant, comme ce Locko rouge et ardent avait l'air ici de flotter comme un drapeau sur l'océan lointain, se mêlant à la transparence des vagues et du ciel, à la douceur cotonneuse des nuages, au frisson blanc des embruns, claquant haut dans le vent d'océan, offrant au vieux navire sa jeunesse téméraire, insolente et cinglante. Comme si, finalement, le vieux loup des mers et le jeune loup des villes avaient été faits pour s'entendre.

    Autrefois, sans doute, ce Locko condamné à errer dans la ville, il aurait été un Magellan, un Jean Bart, un Dugay-Trouin, un hardi combattant de mer. Mais l'aventure a déserté, et les jeunes conquérants au chômage taguent aujourd'hui leurs rêves à la bombe acrylique sur les débris du vieux monde.


Par Carole - Publié dans : photo Nantes - Communauté : Exploration Urbaine
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Samedi 11 mai 2013 6 11 /05 /Mai /2013 00:20

la-nef-des-ombres-version-2-copie.jpg

      "Pour moi, j'aimerais tenter de faire revivre, dans le domaine de la littérature au moins, cet univers d'ombre que nous sommes en train de dissiper.."

(Tanizaki Junichirô, Eloge de l'ombre)

 

 

   C'était au matin, je luttais, prisonnière d'un rêve oppressant, d'un triste cauchemar. Quelqu'un - qui donc était-ce, comment avait-il pu prendre voix dans mon esprit ? - criait d'une voix dure : "Balayez-moi toutes ces ombres !" Et je me suis réveillée, comme si on m'avait soudain balayée moi-même, dans la froide lumière d'un matin de pluie. Des misères de la nuit je ne savais plus rien mais la phrase étrange et féroce a résonné toute la journée dans mon esprit fatigué : "Balayez-moi toutes ces ombres !"

    Un écrivain japonais a écrit un "Eloge de l'ombre"... J'ai aimé cet éloge mobile et chatoyant, et pourtant aussi nettement bâti qu'une silhouette du théâtre kabuki. A l'ombre, aux nuances incertaines et rêveuses de l'obscur, Tanizaki associe l'âme japonaise, et il compare l'âme occidentale à la clarté aiguë, traquant tous les recoins de l'ignorance... - ce en quoi il se trompe, car il y a aussi une ombre d'Occident, celle de Caravage et La Tour, celle de Nerval et de Hugo... - Il déplore, surtout l'"intoxication" de lumière électrique qui a envahi le Japon, détruisant dans sa naïve brutalité toute une architecture de l'ombre, toute une poésie de l'ombre - toute une culture de l'ombre. L'ombre seule nous donne la lumière, explique-t-il, puisque l'ombre seule incite à regarder ce que d'abord on ne voit pas, à reconnaître l'inconnu, à avancer vers l'ignoré... 

   - Que me disais-tu donc, absurde voix du matin froid : "Balayer toutes les ombres" ? Mais qu'avons-nous de plus précieux que nos ombres, toutes nos ombres ?

   Ombre de la pensée, qui nous fait désirer de scruter les murs de la caverne. Ombre du doute qui nous fait signe de chercher plus loin. Ombre des mots ourlant à longs fils de mystère la phrase du poète. Ombres qui chantent, ombres qui pleurent en toute voix qui monte. Ombres venues de loin qui errent en nos mémoires, peuple bruissant et doux qui marche devant nous. Ombres penchées sur l'eau de nos vies qui s'éloignent, de nos rêves au miroir.

    Elles ne sont pas l'envers de la lumière, elles sont la lumière - la condition de la lumière.

    Balayer les ombres ? Ce serait disparaître. 


 


Par Carole - Publié dans : Fables
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